"Rêver la technologie"

Chronique de Gérard Mayen

Mouvement, sept. 2004

Plus le long parcours de Michèle Noiret la fait experte dans les procédés d'interactivité en temps réel, plus son rapport se fait dense et transparent avec ses territoires intimes. Trait propre de la danse ? Ou vérité du numérique ?

Michèle Noiret a particulièrement expérimenté les principes les plus radicaux de certaines écritures contemporaines. A la fin des années 70, elle n'a que 18 ans quand elle est interprète chorégraphique du compositeur Stockhausen. Adepte du sérialisme, pionnier de l'électroacoustique, celui-ci est alors à la recherche d'un extraordinaire système de correspondance parfaite entre la danse et la musique. Il divise le corps en trois octaves à partir du bas. Les intensités sont figurées par « proche du corps » et « loin du corps ». La main droite va avec un premier instrument, la gauche avec le chant, les pieds avec un second instrument. Pour ceux-ci, le pianissimo renvoie à l'arrière et le fortissimo à l'avant-scène. Dans sa largeur, celle-ci est divisée en notes et demi-tons. Parvenir à une maîtrise fluide d'une telle grille de production du geste réclamait un incommensurable effort d'assimilation. De cette expérience, Michèle Noiret exprime un souvenir ambigu, fait de passion autant que de souffrance. Souffrance, que de consacrer trois années fastidieuses à la production d'une pièce d'une durée de... neuf minutes. Passion, que de se confronter à un stimulant extrémisme de l'innovation.
Etrange et paradoxal paraît le parcours de cette artiste bruxelloise, tôt prédisposée à des recherches d'inspiration scientifique, et qui signe pourtant, en 2004, une pièce au comble de l'intime, de l'onirisme et de la sensualité. Une pièce lyrique – Territoires intimes –qui suggère de baisser la garde intellectuelle pour céder au pouvoir de fascination de sa fluide virtuosité. Qui fait songer à reconsidérer la notion de beau ; et d'adhésion au beau. Et qui conjugue ses sortilèges sur une envoûtante gamme faite de grâce, d'élégance, et de trouble intériorité.
De prime abord, Territoires intimes a tout pour désarmer, pour inquiéter, un regard forgé dans la remise en cause de la représentation spectaculaire, le doute à l'égard des catégories du beau, la critique des performances de genre masculin et féminin... Quatre panneaux coulissants translucides occupent, par paires, le plateau. Découplés, dépliés, refermés, étalés, ils chorégraphient en plans mobiles multiples la cage de scène. Créant le recoin, l'interstice, le cadre, ils modifient constamment les espaces de l'apparition et de l'évaporation. Ils excitent la conscience du hors-vue, mais soulignent l'éclat du surexposé. Entre les deux, l'attention se tend vers les échappées, les insinuations. Michèle Noiret est une chorégraphe « de la capacité de notre mémoire à traverser les voiles du temps ». S'inspirant de Vagues de Virginia Woolf, elle a conduit ses interprètes – quatre hommes, deux femmes – à tenter de saisir les multiples facettes d'une réalité passée au tamis poétique du souvenir. Territoires intimes vibre d'une tension hallucinante entre le flottement de son atmosphère qui caresse le désir, frôle la folie, traverse le miroir, et par ailleurs la rigoureuse exactitude de ses incidences, ses effleurements, ses réceptions. Les panneaux mouvants sont également les supports de projections d'images en différé ou en temps réel, qui démultiplient, biaisent, froissent ou amplifient la perception du mouvement dansé, instantanément capté, reproduit et soumis à hybridation avec des images enregistrées. La composition musicale use de procédés analogues, permettant une spatialisation du son. Lequel, non seulement musical, est aussi celui de textes dits par les danseurs, avec échos, boucles, altérations.
Ce dispositif reste somme toute modeste, au regard du potentiel rendu disponible par l'actuel état de développement des technologies numériques. Mais seul importe le niveau – absolument exceptionnel –de maîtrise de sa mise en oeœuvre poétique ; d'intimité de son intégration dramaturgique. Michèle Noiret est parvenue à une telle assurance dans la maîtrise des interactions complexes à l'oeœuvre dans son spectacle, qu'elle se permet d'y apparaître avant tout danseuse parmi les danseurs. Elle y est femme de grande classe et de maturité, d'une présence théâtrale éminente, à la saveur littéraire.
C'est cette maîtrise qu'il convient d'interroger. Territoires intimes relève en fait d'une dentelle technologique, d'un artisanat futuriste. Cette pièce n'apparaît qu'au débouché de quatre années de prospectives conduites en trois volets, soldés par la production de petites formes successives. Pour une compagnie non permanente, c'était le temps requis pour s'assurer que jamais la logique dominante des moyens techniques ne l'emporterait sur la prééminence des choix chorégraphiques. Michèle Noiret a su s'entourer. L'ingénieur et compositeur Todor Todoroff, qui ne cesse d'inventer lui-même des dispositifs à expérimenter en prise directe. Mais aussi le jeune vidéaste Fred Vaillant. Le regard de ce danseur doté d'une caméra est celui qui convient à la chorégraphe, quand bien même sa notoriété est sans commune mesure avec celle de Paolo Atzori, le précédent partenaire de Michèle Noiret. Le danseur-vidéaste Fred Vaillant orchestre la technochorégraphie de Territoires intimes depuis la scène même, tel un hyper-interprète, alors même que l'auteur de la pièce est en train de danser devant l'objectif de sa caméra...
Mais c'est encore ne rien dire de ce qui se joue dans cette danse ; ce que font les corps. C'est ne pas voir l'étonnante consistance des mouvements cambrés de Michèle Noiret, qui toujours donnent à l'espace une densité différée par la résistance du malléable ; le phrasé lové dans les sinuosités de l'espace scénique, où la netteté de trait s'infléchit en accents, où le glissé se redresse en tourbillonnant. Si onirique soit la puissance d'évocation des danses de Territoires intimes, celles-ci ne renoncent pas à de nettes chutes, des revirements cinglants, de vives coupures. Le masculin s'y joue en tranchant des expositions bifaces. Une émulsion électrisée court-circuite les énergies. Instant où la danse absolument résiste, s'obstine à manifester ce qu'elle a en propre, comme son chiasme sensoriel généralisé, et le pouvoir immanent de projection spéculaire et fictionnelle qui y est lié. Un instant où la représentation s'incline devant la
« re-présence ».
Au bout du compte, se noue à cet endroit une convergence avec le projet des technologies interactives en temps réel, qui, si complexes soient leurs dispositifs, visent en fait à produire une sorte d'immédiation de l'instant, d'immédiateté dans les interconnexions entre niveaux perceptifs. Par les interstices de ce jeu de distanciation rapprochée, le geste s'échappe, la mémoire se trouble, le féminin scintille. La perception vacille. Le rêve est au travail.

Sunday, 12 December 2004
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