À l'envers, à l'endroit

Estelle Spoto

Le Focus / Vif, 2016

Qu’il s’agisse d’un solo sur un simple fond blanc ou d’une pièce avec cinq danseurs impliquant d’imposants décors mobiles et de la vidéo, Michèle Noiret ne cesse d’approfondir ses recherches vers un nouveau langage scénique. Rencontre avec une artiste toujours en quête.

La vie présente parfois des coïncidences étranges. Nous sommes le mardi 27 septembre 2016, au Théâtre national de Chaillot. Dans le grand hall vitré offrant une vue panoramique sur la tour Eiffel, les spectateurs se massent à l’entrée de la salle Maurice Béjart, nichée sous les escaliers du Trocadéro, pour assister à la première de Palimpseste Solo/Duo (1) : une pièce signée par la chorégraphe bruxelloise Michèle Noiret, sur la musique de Karlheinz Stockhausen. C’est justement à l’école de Maurice Béjart, Mudra, que la jeune danseuse, qui ne pensait pas encore devenir chorégraphe, a fait la connaissance du compositeur allemand.
Une rencontre décisive. Elle avait 16 ans. Michèle Noiret collaborera avec Stockhausen pendant une quinzaine d’années, en se produisant en soliste sur les plus grandes scènes, de la Scala à Covent Garden. « Stockhausen était d’une grande exigence avec ses interprètes, se souvient-elle. Il nous poussait au-delà de nos possibilités. Quand on traverse ce genre d’expérience, on acquiert une maitrise qui donne plus de liberté à l’interprétation, à l’invention. On n’est plus dans la démonstration, mais dans l’incarnation d’une pensée, d’une présence, d’une vie intérieure. » Une leçon pour sa vie d’artiste.

Palimpseste Solo/Duo est la prolongation d’un solo créé en 1997 sur la pièce Tierkreis pour clarinette et piano de Stockhausen, douze mélodies associées chacune à un signe du zodiaque. Sur un fond entièrement blanc, Michèle Noiret, d’abord seule, puis en duo avec David Drouard, y déroule des phrases chorégraphiques une première fois sur un « silence coloré », avec en fond les tintements à peine perceptibles d’une boîte à musique, puis en dialogue avec Tierkreis. Ce Palimpseste, c’est un jeu sur la mémoire, celle de la danseuse et celle des spectateurs, à travers ces deux points de vue qui se succèdent sur le même objet.
Et ce qui pouvait sembler au départ presque aléatoire se révèle en fait parfaitement maîtrisé. Comme les moines copistes qui effacent pour recommencer sans jamais faire disparaître totalement l’écriture précédente sur leur parchemin, Michèle Noiret recommence chaque fois à zéro tout en restant riche de ses expériences antérieures. « Pour maintenir la création vivante, je laisse place, dans chaque spectacle, à l’expérimentation, déclare-t-elle. Quand quelque chose fonctionne, je ne
le reprends pas systématiquement, ce serait ennuyeux... Se réinventer sans cesse, c’est aussi ce qui fait l’adrénaline et le piment de la création. »
 

Nouvelles technologies
En 1982, Michèle Noiret est partie à New York, pour se frotter aux techniques de Trisha Brown, « une artiste des plus créatives dans l’invention de techniques de composition chorégraphique, décrit-elle. Nombre de chorégraphes contemporains s’en inspirent aujourd’hui. Il s’agit surtout de techniques qui font surgir des structures que l’on n’avait pas prévues ou même imaginées. Ma danse n’est pas abstraite, je la veux incarnée et chargée d’émotion, elle est faite de strates, de couches successives qui se fondent les unes dans les autres. La chorégraphie est un langage très personnel, il y a ce que l’on raconte, et la manière de le raconter. Ces éléments s’inscrivent dans quelque chose de plus large, que j’appellerais la représentation scénique, où interviennent les relations aux sons, à la lumière et à la scénographie. Cette dernière est un véritable partenaire, elle enrichit mon langage, par ses contraintes, en réinventant l’espace rectangulaire qui est celui du plateau. »

Au sein de ces scénographies partenaires, Michèle Noiret a très tôt travaillé avec l’image et des outils numériques interactifs. « On a commencé en 1997 avec l’ingénieur compositeur Todor Todoroff, à une époque où les ordinateurs étaient dix fois plus lents, avec une mémoire presque inexistante, se rappelle-t-elle. Dans les premiers spectacles, on utilisait des micros de contact posés sur le corps ou dans la scénographie, et reliés à des câbles. Le “sans fil” n’était pas vraiment abordable. Ma danse a évolué avec ces technologies. »

Radioscopies, « court métrage scénique » créé en 2015, et Hors-champ (2), « long métrage scénique » de 2013, constituent de fabuleux exemples de ces formes nouvelles inventées par Michèle Noiret, où s’imbriquent danse, théâtre, images et nouvelles technologies. Les mouvements des interprètes s’y superposent à des séquences filmiques projetées sur un écran qui surmonte la scène ou sur un décor mouvant, avec des espaces transparents de rideaux ou de stores. Des décors capables de s’enrouler et de se dérouler, voire de se retourner complètement pour emmener le spectateur de l’autre côté du miroir. Il y a du Lewis Carroll dans l’alchimie
des rêves orchestrée par Michèle Noiret. Il y a aussi du David Lynch, de l’Orson Welles et du Luis Buñuel. En jouant sur la confusion entre l’image captée sur scène en direct par un caméraman parfois visible et les séquences enregistrées, entre ce qui se déroule à l’endroit et ce qui remonte vers l’arrière, Michèle Noiret sème le trouble, brouille les pistes. « Une phrase dansée à l’envers, me fascine toujours, je suis presque hypnotisée », explique-t-elle à propos de ces mouvements étranges où le corps semble mû par une touche rewind capable de contrecarrer les lois de la gravité. « J’aime utiliser ce principe, dans la chorégraphie, comme dans la pièce Chambre blanche (NDLR : Prix de la critique en 2006), où plusieurs séquences de mouvements étaient apprises à l’envers. »

Comme une journée
Au début de Radioscopies, la bande son fait entendre la voix de l’écrivain belge Conrad Detrez qui déclare avoir découvert que « derrière les choses, il y avait autre chose », extrait de l’émission radiophonique de Jacques Chancel qui donne son titre au spectacle. « Conrad Detrez se souvient avoir été dans un champ quand il était petit, avec son grand-père qui lui lâcha la main, raconte Michèle Noiret. À cet instant, il a vu s’envoler une myriade de pétales de couleur, comme une sorte d’hallucination. Il utilise cet exemple pour illustrer ses propos sur le merveilleux : “ il y aurait un secret du monde, un secret des choses qu’il faudrait extraire”. Dans tous les états de l’être, et pas uniquement dans celui du merveilleux, il y a ces choses, sensations, intuitions, entre-deux qui échappent aux mots. C’est sans doute pour ça que la danse, qui échappe au verbal, est mon langage premier. »

En multipliant les points de vue grâce à la vidéo, Michèle Noiret donne à voir simultanément l’envers et l’endroit, la façade et ce qui est enfoui. Avec parfois une portée politique, comme dans Hors-champ où, en partant d’une chambre, d’un salon et d’une salle d’interrogatoire, sont évoquées des situations liées à un passé de dictature, comme au Chili où, après la chute de Pinochet, d’anciens tortionnaires et d’anciens prisonniers ont été amenés à se côtoyer dans la vie quotidienne. Mais Hors-champ livre ces éléments de manière éclatée, sans que l’on sache avec certitude ce qui est réel et ce qui est de l’ordre du fantasme.

« J’aime susciter la réflexion, ne pas donner d’emblée toutes les clés de lecture, déclare la chorégraphe. Quand il vient au théâtre, le spectateur ressent souvent le besoin de tout comprendre de façon cérébrale. Il est plutôt habitué à une histoire linéaire, racontée de A à Z. Mais si on réfléchit un instant au déroulement d’une journée, on remarque qu’il s’agit d’une succession de moments qui n’ont souvent pas de liens les uns par rapport aux autres. Personne ne se pose la question de la logique. Ce qui m’intéresse de comprendre dans ce travail où je mêle théâtre, danse, cinéma et arts plastiques, c’est ce rapport à la vie, transposer sur scène cette espèce de construction naturelle de la vie qui nous échappe. Dans ce que j’appelle les «courts ou longs métrages scéniques», la construction insolite du rêve et les métaphores fragmentées du réel constituent un fil conducteur. Cela fait travailler l’imaginaire du spectateur. Je pense d’ailleurs qu’aujourd’hui, inciter à imaginer est plus que jamais essentiel pour faire avancer le monde. Pour la survie de notre société, il faut sortir du carcan des habitudes. »

Michèle Noiret nous emmène alors dans un recoin de son studio, situé à deux pas de la station Simonis, à Molenbeek. Là se trouve un évier, près d’une fenêtre, d’un mur de briques peint en blanc et d’une porte ouvrant sur une petite pièce. On reconnaît l’évier de Radioscopies, celui dont la chute des gouttes obsède, celui où elle retrouve un insecte transpercé d’une épingle. On mesure à cet instant la capacité de la chorégraphe à transcender le banal, à faire exploser son monde intérieur sur le réel. Elle déclare encore avec enthousiasme que sa « passion reste intacte », « parce qu’il y a tellement de domaines à explorer, de choses nouvelles à inventer, de gens à rencontrer. La création, c’est ma vie, et c’est un éternel apprentissage, il faut rester curieux et cueillir ce qui se présente. »

Date 

Mercredi, 1 juin 2016
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