Monnaie/De Munt Magazine 74

Entretien avec Michèle Noiret réalisé par Pascal Chabot pour La Monnaie/De Munt Magazine 74, 2007


Pascal Chabot : Dans Les Arpenteurs, vous réunissez sept danseurs, les six percussionnistes des Percussions de Strasbourg et le compositeur François Paris. Comment est né ce projet ?

Michèle Noiret : Il y a plusieurs années, j’ai dansé le Solo Stockhausen au festival Manca de Nice, invitée par François Paris. La musique de cette pièce est le Tierkreis de Stockhausen, dont il existe une version pour percussions. Or les Percussions de Strasbourg jouaient aussi dans le Festival. C’est là, je crois, que l’idée a germé de faire quelque chose ensemble. Jean-Paul Bernard, le directeur des Percussions de Strasbourg souhaitait une rencontre avec la danse. Il y a trois ans François Paris et Jean-Paul Bernard, me recontactaient et me demandaient si on pouvait travailler ensemble. Les premiers échanges m’ont convaincu, il y avait là un vrai défi qui me plaisait : intégrer les musiciens dans l’écriture chorégraphique, tout en inventant une partition originale pour la percussion et l’électronique, spécifiquement pour le projet.

P.C : Les Arpenteurs… C’est un titre qui stimule l’imagination. Quelles sont les particularités de ces Arpenteurs ?

M.N : L’arpenteur représente l’homme, la mesure et le temps et un rapport immédiat au corps. À l’origine les arpenteurs mesuraient l’espace avec leurs pas, leurs pieds, leurs pouces, leurs coudes… Ils mesuraient avec leur corps pour connaître les limites de l’espace qu’ils devaient arpenter. Le danseur, à sa façon, s’approprie par les mouvements de son corps et sa présence l’espace dans lequel il évolue. D’autre part, aujourd’hui, « arpenter » signifie aussi marcher de long en large, marcher à grandes enjambées. « Mes » Arpenteurs, eux, arpentent aussi bien leurs mondes intérieurs qu’un boulevard, un pan de mur ou un salon ! Les thèmes de la ville et de l’architecture n’étaient pas loin.

P.C : La ville?

M.N : Oui, et surtout les choses cachées dans la ville, qui se dévoilent petit à petit, comme si on progressait vers l’intimité : d’abord la rue, puis la maison, la porte, le couloir, la chambre… J’aime aller vers l’intérieur. C’est finalement un peu la même chose pour l’humain : on est d’abord confronté au monde extérieur des apparences, puis à une vie intérieure dont la richesse se livre lentement. Ce va-et-vient entre intérieur et extérieur est constant dans mon travail, que j’utilise ou non des technologies pour essayer de l’approfondir.

La ville, l’architecture ont été à la base des réflexions avec Alain Lagarde, le scénographe avec qui j’avais déjà travaillé à l’Opéra de Paris pour Les Familiers du labyrinthe. Il s’agissait de matérialiser une ville ouverte, de donner à voir la ville, mais aussi de pouvoir plonger à l’intérieur en quelques changements de scénographiques.

P.C : D’une manière plus générale, d’où vient votre inspiration ? Vous semblez entretenir un rapport assez étroit avec d’autres arts.

M.N : Dans mon parcours, ce sont souvent des poètes, des peintres, des graveurs, mais aussi des cinéastes, des écrivains. C’est un univers qui me saisit, m’attire et d’une certaine manière que je reconnais et que j’ai envie d’explorer plus profondément.
Mais il me semble aussi qu’on se forge au fil du temps, à travers la vie, l’enfance et tout ce qu’on traverse, des thèmes qui restent latents en nous. Ce sont souvent des choses, des êtres, des situations vécues, qui ont laissé des traces, sans qu’on en soit toujours conscient.
À travers la création, ces éléments peuvent ressortir. On tente toujours d’en savoir un peu plus sur soi, les autres et le monde. J’aime observer, les gens, mais aussi la nature, les formes, les couleurs, les sons. Par exemple, les insectes m’ont toujours fascinée, leurs mouvements : comment ils articulent leurs six pattes. Il y toutes sortes d’éléments de ce genre qui entrent dans la création.

P.C : Et que faites-vous figurer au centre de ces créations ?

M.N : L’humain. L’être humain face au monde, sa vie intérieure, ses perceptions, sa sensualité, sa beauté, mais aussi ses failles, ses doutes, ses angoisses. Je reviens toujours à ce sujet. C’est aussi pourquoi je recherche des danseurs à qui l’on puisse s’identifier, et pas seulement des danseurs qui ont une virtuosité toute formelle. Bien sûr, la virtuosité technique m’intéresse chez eux, mais j’aime aussi voir comment ils rayonnent, ce qu’ils racontent quand ils bougent dans l’espace. Je cherche des danseurs qui ont un visage, une capacité expression, une vie intérieure qu’ils sont capables de communiquer. Ils deviennent alors de véritables « personnages chorégraphiques », et pas seulement des interprètes.

P.C : Tout cela peut être exprimé par la danse ?

M.N : Oui, quand il y a la maîtrise technique, on parvient à s’exprimer d’une façon totalement libre. Mais je suis aussi fascinée par le mouvement en soi, donc par une danse abstraite : ce que peuvent tracer les corps dans l’espace, les lignes, l’architecture, toutes ces résonances que les corps peuvent avoir dans un lieu donné. Mais, au-delà de cette beauté formelle, j’ai besoin d’un contenu, que quelque chose soit raconté de façon ouverte. À mes yeux, le mouvement doit aussi véhiculer une lecture du monde, des rapports entre les gens.

P.C : Vous avez plusieurs fois parlé d’une « danse-cinéma »

M.N : Je me sens très proche du cinéma. Quand j’ai une scène en tête, je vois l’espace, les couleurs, la foule, j’entends les sons, les pensées que j’aimerais voir surgir. C’est souvent comme cela que naissent les images et les scènes de mes spectacles, dans des états où la conscience se perd dans une rêverie. Une rêverie bien éveillée qu’on guide.
De spectacles en spectacles, je cherche à faire naître cette rêverie éveillée et à créer un tout cohérent entre le mouvement, la musique, la scénographie, la lumière et le contenu de la présence des danseurs. Le sens est toujours ouvert. Dans la danse, on est proche de la poésie qui elle aussi fait surgir des mondes de l’inconscient. Il ne s’agit pas pour moi de recréer le quotidien sur scène. Je n’aime pas les « reality shows » ni à la télévision ni sur la scène. Je préfère trouver des métaphores, tenter de proposer un point de vue, amener les choses ailleurs.
Souvent, quand je commence une création, j’ai envie d’exprimer le malaise, la colère, l’étonnement par rapport au monde. On dit parfois de mon travail qu’il est sombre : je ne fais que creuser, chercher, investiguer l’être, les êtres que nous sommes. La beauté, la sensualité existent aussi dans les parties plus sombres et plus profondes de l’être ; quand on parle de la mort, on parle aussi de la vie. C’est intimement lié et une des pauvretés de la société d’aujourd’hui est qu’elle refuse la vieillesse et la mort.

P.C : On verra donc, dans Les Arpenteurs, sept danseurs et les six percussionnistes des Percussions de Strasbourg. Ce n’est pas la première fois que vous créez une chorégraphie avec des musiciens sur scène. Quels sont vos rapports avec la musique ?

M.N : Le travail avec le compositeur Karlheinz Stockhausen a marqué ce rapport. C’était un exercice très rigoureux, où il n’y avait absolument aucune liberté pour le mouvement. Stockhausen codifiait tout. Le corps était divisé en octaves, les mains et les pieds suivaient chacun des partitions différentes, avec pour chaque partie trois éléments : une intensité, une ouverture et une hauteur de son. Avec le recul, je me dis que j’ai expérimenté avec lui le fantasme d’un compositeur qui verrait sa musique émaner directement du corps. Ce fût une expérience marquante, difficile et très intéressante pour la jeune danseuse que j’étais.
Mais quand j’ai commencé à chorégraphier, j’ai eu envie du silence : retrouver la musique du corps, la musique intérieure. J’ai rejeté l’asservissement complet de la danse à la musique qui me semblait trop radical dans la démarche de Stockhausen. Cela étant, j’ai aussi gardé de ma collaboration avec lui un immense respect pour la musique : j’ai vu l’autre côté du travail, le compositeur aux prises avec l’écriture musicale. Ce n’est pas la première fois que je cherche à intégrer des musiciens dans l’espace chorégraphique. Dans Tollund, en 1994, dans Twelve Seasons en 2001, cela fait partie du « mille-feuilles » qui entre dans mon travail chorégraphique.

P.C : Vous semblez souvent privilégier des compositions musicales originales, plutôt que de chorégraphier sur des morceaux du répertoire. En l’occurrence, c’est François Paris qui signe la composition. Comment se passe la collaboration?

M.N : C’est un dialogue ouvert. Un des grands défis de ce projet est de chacun repenser sa manière de fonctionner. Nous devons rechercher des méthodes de travail différentes de ce que nous faisons habituellement, notamment afin de pouvoir encore opérer des changements dans la partition musicale, une fois la danse écrite. Cela donne une impulsion neuve à nos créations respectives. Comme les temps de créations sont différents, François Paris cherche une souplesse d’écriture par couches, avec des thèmes et des structures qu’il peut réagencer en fonction de la chorégraphie. De mon côté, je travaille certains passages avec le métronome et des comptes très précis afin de trouver des interfaces communes. L’idée est de permettre à la danse et à la musique d’exister sans être asservies l’une à l’autre, mais plutôt de faire en sorte qu’elles se répondent.

P.C : Dans le cadre des prix du spectacle et de la danse, Chambre blanche a reçu en 2006 le prix du meilleur spectacle de danse. D’une manière plus générale, avec les nombreuses tournées prévues, le public qui est au rendez-vous, les films réalisés par Thierry Knauff à partir de votre travail, qui obtiennent de nombreux prix, on a l’impression que vous avez le vent en poupe. Cela change votre manière de travailler ?

M.N : Non absolument pas. Mais la reconnaissance est à un moment donné la bienvenue. Le spectacle vivant doit être partagé au moment où il est créé : avant et après il n’existe pas.


 

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