|
|
|
Minutes opportunes
Création les 23, 24, 25, 26, 27, 28, 30 novembre et 1, 2, 3, 4 décembre 2010 au Théâtre National, Bruxelles
Un instant suffit pour changer le cours d’une vie, pour faire bifurquer une existence. Entre deux longs intervalles de temps, il y a toujours un moment-clé, un instant fulgurant où le passé s’interrompt et où le futur se dessine. Cet instant n’appartient pas à la durée. Il est comme hors du temps. Il est un événement dont toute vie garde la trace. Il est une minute opportune, parfois importune, où le destin semble se mêler de nos existences.
Cette minute, les anciens Grecs l’appelaient le “Kaïros”. C’était le moment où le temps devenait un allié ou un ennemi. Nos sociétés en ont perdu le souvenir. L’efficacité, en Occident, est considérée comme une succession d’efforts et de réalisations en vue d’un but précis. Il s’agit d’avancer pas à pas, de calculer, de construire. L’Occident a fait du temps un capital censé produire des intérêts chaque minute.
© Eija-Liisa Ahtila
“La lueur timide et fugitive, écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch, l’instant-éclair, le silence, les signes évasifs – c’est sous cette forme que choisissent de se faire connaître les choses les plus importantes de la vie. Il n’est pas facile de surprendre la lueur infiniment douteuse, ni d’en comprendre le sens. Cette lueur est la lumière clignotante de l’entrevision dans laquelle le méconnu soudainement se reconnaît”.
Le temps est au centre de cette chorégraphie de Michèle Noiret : le temps qui s’écoule, la sensation qu’on a parfois du temps qui passe rapidement ou lentement, ou encore le temps “vide”, le temps “suspendu”, le temps qui paraît “lourd”.
Les minutes opportunes sont en contraste avec le temps ordinaire. Quand rien ne se passe, ni musique, ni mouvement, on peut avoir l’impression que le temps devient palpable, et qu’on peut presque le sentir s’écouler. A l’inverse, la perception du temps se condense après des actions rapides, concentrées, fulgurantes, ou avec des chorégraphies et des musiques très construites. Le spectacle interroge ces relations entre la perception du temps, l’instant, la musique et la chorégraphie.
C’est la musique qui a le mieux saisi l’importance de l’instant et des minutes opportunes. Alors que tout passe, que tout s’écoule, la musique parvient à retenir quelques moments, à insister, à transformer le temps en un événement. Elle s’échappe continuellement, comme le temps. C’est peut-être pour cela qu’elle est si précieuse. Elle est un mirage. Mais les humains tiennent passionnément à ce qui ne dure qu’une seconde, ou n’arrive qu’une fois.
En cela, la danse est proche de la musique, car elle aussi est un art de la durée qui se confronte au temps qui passe. Il s’agit, dans Minutes opportunes, d’interroger de différentes façons ces moments, de chercher à rendre le mystère inquiétant et le charme fugace de ces quelques instants où se jouent nos existences.
Michèle Noiret y explore la manière dont les diverses écritures scéniques peuvent se conjuguer. Par exemple, certaines pièces de musique pourraient s’écouter plusieurs fois avec des propositions visuelles totalement différentes, ou encore une même chorégraphie pourrait se glisser dans deux compositions musicales. Le spectacle est sous-tendu par une conjugaison de différentes écritures scéniques. S’il fallait comparer la couleur de ce projet à une forme littéraire, on pourrait parler d’un recueil de nouvelles. Certaines se déroulent dans le même lieu mais avec un scénario différent, d’autres mettent en scène le même scénario dans différents lieux. De la même manière, de nombreuses combinaisons d’éléments comme la musique, la chorégraphie, la lumière et l’espace se conjugueront et structureront la pièce.
Les structures chorégraphiques et musicales qui, toutes deux, ont leur chemin indépendant mais n’ont de cesse de se répondre et de se croiser, se trouvent ainsi, parfois, un instant à l’unisson et se mettent mutuellement en lumière… Mais elle peuvent aussi, d’autres fois, s’ignorer. Il s’agit d’une certaine façon de continuer les recherches qui permettent d’ouvrir, tant pour le spectateur que pour l’interprète, le champ de l’imagination et de la perception.
|