Les familiers du labyrinthe


Quelle urgence peut-il y avoir aujourd’hui à évoquer un tel sujet ? Est-ce parce que ma propre vie ressemble à un labyrinthe avec ses impasses, ses retours en arrière, cette approche d’un centre jamais plus éloigné que lorsque j’ai cru l’atteindre ? C’est bien plus que cela.
Jacques Attali, « Chemins de sagesse. Traité du Labyrinthe »

Les familiers du labyrinthe est une chorégraphie conçue comme le parcours d’une multitude de labyrinthes imaginaires, de dédales et d’enchevêtrements, d’espaces soudain rectilignes ou sinueux ; les danseurs évoluent en la mystérieuse métaphore d’un groupe social dont on ne sait trop l’appartenance, où l’on pressent certaines hiérarchies, des règles, une organisation logique, sans cependant pouvoir être certain d’en comprendre le sens. Les fulgurances, mais aussi les mouvements lents - parfois même imperceptibles -, de la scénographie, de la lumière, des sons et des images vidéo projetées, suggèrent le passage du temps, invitent le spectateur au voyage, à la traversée et à l’invention de ses propres chemins.

Première abstraction de la destinée humaine, décrivant l’univers dans ce qu’il a ou non de prévisible, le labyrinthe est aussi à comprendre comme la représentation de la vie intérieure et secrète de l’être et l’espace mental en lequel on se trouve ou s’égare. Des chemins qui tentent des ouvertures sur quelques sens imprévus des êtres et des choses. La main voit, les yeux tâtent, le corps est à l’écoute de l’espace dans lequel il s’enfonce.

« Le labyrinthe est comme un lieu de passage précaire et dangereux, une brèche entre deux monde, une forêt de la pensée sauvage aussi opaque que la caverne de Platon. En y entrant il faut accepter d’y être désorienté, de vivre hors de l’espace et du temps, d’avoir le vertige, le tournis, de ne connaître d’avance ni la durée ni le chemin ; d’admettre alors qu’on croit atteindre le centre qu’on est peut-être en train de s’éloigner. Il faut même vouloir être égaré, trouver du plaisir à être perdu, ne pas faire de la traversée un combat, mais une expérience curieuse… »

Cette réflexion de Jacques Attali, décrit presque mot à mot l’expérience dans laquelle je souhaite entraîner les interprètes des « familiers du labyrinthe ». Beaucoup d’entre eux sont jeunes, et n’ont aucune expérience en danse contemporaine. Ils doivent donc accepter d’être tout d’abord désorientés, de perdre leurs repères et leurs habitudes. Ils font partie du Corps de Ballet, où une présence singulière n’est pas coutume, hors ce qui m’importe est justement la singularité de chacun. Comment amener chacun à se prendre en charge en tant qu’individu autonome et à affirmer sa différence ? Quelques danseurs plus expérimentés, et deux solistes, apportent la maturité de leur métier.
Le temps de création est court : deux périodes de quinze jours avant les premières répétitions sur scène, où il faudra alors intégrer le travail des lumières et de la vidéo à la scénographie mobile ; la création musicale, originale, s’élabore simultanément. Le défi est de taille et il est passionnant.
Des ateliers s’inventent, suivant les difficultés des uns et des autres, qui permettent d’avancer dans la construction de la création.

Les réflexions s’y articulent autour de préoccupations telles que celles de retrouver l’état naturel du corps et de la marche, lier la respiration au mouvement, utiliser la gravité, et l’énergie qui vient du sol, accorder l’importance aux transitions entre les mouvements — car ce sont elles qui lui donnent toutes les nuances —, initier tel mouvement par différentes parties du corps, oser le déséquilibre, prendre le risque qu’une part nous échappe… Ne pas copier un mouvement mais le comprendre, et le restituer au travers d’un vécu sensible. Faire exister l’espace par le regard. Considérer l’espace comme une matière que l’on traverse, et que l’on transforme.

Cette expérience, nouvelle pour eux comme pour moi, est avant tout une belle aventure humaine en laquelle chacun s’investit. Ce qui importe est, bien entendu, de déboucher sur une création singulière, mais aussi de laisser des traces en chacun, qui en temps voulu ressurgiront là où on ne les attendra peut-être pas.

Michèle Noiret

 

Première 3 février 2005 à 19h30
4, 5, 7, 9, 10, 12, 15, 16, 19, 21, 24 février 2005 à 19h30 - 13 février 2005 à 14h30 – Opéra National de Paris, Palais Garnier

Chorégraphie: Michèle Noiret

Assistante à la chorégraphie : Claire O’Neil

Créée et interprétée par les danseurs du Ballet de l’Opéra National de Paris

Composition électroacoustique originale : Todor Todoroff

Scénographie : Alain Lagarde

Vidéo : Fred Vaillant

Lumières : Xavier Lauwers

Costumes : Alain Lagarde


 

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